♥ Rapport de Bernadette TILLARD

TISF : une profession dans le champ de l’aide à domicile aux familles

Maître de conférences en sciences de l’éducation, Paris-X Nanterre,
Education familiale et interventions sociales auprès des familles
(CREF, EA 1589) bernadette.tillard@u-paris10.fr

 

Présentation d’un métier

 

Les technicien(ne)s d'intervention sociale et familiale (TISF) ainsi nommées en 1999, exercent une profession dont les missions préventive et éducative s’effectuent en participant aux activités ménagères et aux tâches éducatives des parents pendant un certain nombre d'heures chaque semaine.

Cette profession est presque exclusivement exercée par des femmes. Pour cette raison, et compte tenu du fait que les professionnelles accompagnées dans les familles étaient des femmes, le féminin sera préféré au masculin dans le cours de ce texte.

En 1999, la formation de ces professionnelles a été réformée. À cette occasion, le terme « travailleuse familiale » a été remplacé par « technicien d’intervention sociale et familiale ». Discrètement, c’est une petite révolution qui est proposée. Le féminin fait place au masculin. Le travail domestique qui avait des difficultés à s’imposer comme un travail social devient une affaire technique (donc potentiellement masculine ?) dont la destination devient polyvalente, ce qui justifie le terme social. À n’en pas douter, c’est une promotion de la profession qui est tentée dans cette réforme de la formation : diversifier les débouchés professionnels à l’issue du diplôme, les élargir à d’autres domaines que celui de la famille, en particulier la personne âgée, la personne handicapée, ou les institutions recevant des enfants, tout en la distinguant de professions moins qualifiées. Pourtant cette profession reste marginale.

En France, le nombre de TISF est faible. Un peu plus de 8000 personnes exercent ce métier. Correspondant à une qualification de niveau IV, il tient une place intermédiaire dans l’échelle des qualifications entre d’une part, les métiers moins qualifiés de l’aide à domicile de niveau V [correspondant au Diplôme d’État d’auxiliaire de vie sociale (DEAVS), ancien Certificat d’aptitude aux fonctions d’aides à domicile (CAFAD), au BEP des Carrières sanitaires et sociales avec une mention complémentaire d’aide à domicile (MCAD), ou au certificat de formation professionnelle d’assistant de vie] et les autres travailleurs sociaux de niveau III dont l’intervention au domicile des parents ne représente qu’une partie de leur activité (assistants du service social, éducateurs spécialisés, conseillers en économie sociale et familiale, etc.).

Les TISF sont peu nombreuses en activité comme en formation. Leur métier reste méconnu. La dernière enquête (Delaporte, 2002) sur la formation aux professions sociales montre combien ce faible nombre de TISF en exercice est un phénomène qui persistera dans les années à venir. La taille des effectifs de diplômés chaque année en France est faible (environ 200 TISF formées chaque année contre 2500 « aides à domicile »). D’après cette étude et en dépit du changement d’appellation, un seul homme fut diplômé en 1991, puis en 1995, tandis qu’en 1998, 1999 et 2000, l’ensemble des promotions françaises était exclusivement féminines. Seulement sept à huit centres de formation existaient en France dans la période 1984-2000. Ils étaient tous de statut privé à but non lucratif. Considérant ces chiffres, on comprendra que cette profession soit loin d’être en expansion. Les associations expriment des difficultés de recrutement à l’issue de la formation. « …le manque de recul ne permet pas une analyse statistique du flux des diplômes. Néanmoins, les employeurs font état dès aujourd’hui de difficultés importantes de recrutement sur les postes vacants. La possibilité offerte depuis la réforme pour les TISF de travailler en structure d’hébergement et le déficit d’image de la profession, ont pour double conséquence une fuite de la profession et un nombre de candidats insuffisants à l’entrée en formation. » (DRASS Rhône-Alpes, 2001, p. 25). Cette difficulté de recrutement est confirmée dans d’autres régions : « Selon la DRASSIF, l’offre de formation de TISF devrait plus que doubler dans le cadre du schéma régional des formations sociales. Toutefois, cette profession se heurte à des problèmes similaires à ceux qui sont évoqués pour le CAFAD en termes de reconnaissance professionnelle et de rémunération. » (Région Ile-de-France, 2002, p. 30). Le niveau de qualification de la profession de TISF lui confère une place spécifique, place soulignée par ses définitions successives.

Dans les années 1990, une définition est formulée dans la convention collective « La travailleuse familialeorganise ou réalise à partir du domicile, des activités de la vie quotidienne et assure une action socio-éducative, concourant, notamment aux objectifs suivants : suppléance parentale, prévention, éducation, insertion et lutte contre l’exclusion, animation ». L’expression « à partir du domicile » permet de centrer la position professionnelle sur le lieu d’habitation, mais évoque également d’autres modalités d’intervention plus récentes durant lesquelles la travailleuse familiale accompagne les parents dans des démarches hors du domicile. Si le terrain retenu est donc celui des familles, les modalités d’exercice se diversifient et s’orientent vers une vision éducative tout en maintenant sa participation à la vie matérielle du foyer.

Le décret du 9 septembre 1999 modifie le texte de 1974 et définit de nouveau la profession, tout en la renommant. « Il est institué un diplôme d'État de technicien de l'intervention sociale et familiale qui atteste des compétences acquises pour effectuer une intervention sociale préventive et réparatrice à travers des activités d'aide à la vie quotidienne et à l'éducation des enfants.

Les titulaires du diplôme d'État de technicien de l'intervention sociale et familiale interviennent auprès de familles, de personnes en difficulté de vie ou en difficulté sociale, de personnes âgées ou de personnes handicapées, soit à domicile, soit en établissement ou service s'inscrivant dans les politiques d'action sociale. »

La réforme de la profession n’a pas fondamentalement changé ses objectifs « Le technicien de l'intervention sociale et familiale (TISF) est un travailleur social dont les missions sont en pleine évolution suite à la réforme de la formation des travailleuses familiales. À partir du support des activités de la vie quotidienne, le TISF assure une action socio-éducative auprès des familles, voire d'autres publics. Son intervention vise à permettre l'intégration sociale, le développement et l'autonomie des personnes aidées. Son rôle est donc à la fois préventif, éducatif, d'accompagnement et de soutien. Professionnel qualifié, le TISF peut être amené à travailler en équipe pour participer ou animer des projets collectifs. » (Ministère du travail, de l’emploi et de la cohésion sociale, dossier de recrutement, 2004).

Cependant, l’institution d’un diplôme d’État contribue à reconnaître une place privilégiée au sein des professions exercées « au domicile d’un tiers » (Fourdrignez, 2000, p. 119)

Une des particularités institutionnelles de ce travail social est d’être « sous-traité » par les commanditaires à des associations qui emploient les TISF. Les accords entre commanditaires et associations sont établis famille par famille pour un nombre d’heures convenu couvrant généralement la prestation comptabilisée en heure de présence au domicile pour une période de six semaines à trois mois (par tranche de 40 ou de 80 heures). Une fois un contrat rempli, une nouvelle demande est établie. Sans exclure une contribution financière des familles, deux institutions financent ces interventions. Soit l’intervention relève de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), elle est alors financée par le Conseil Général ; soit elle correspond à une surcharge momentanée des tâches ménagères et éducatives au sein de la famille, dans ce cas, le financement est assuré par la Caisse d'allocation familiale (CAF) ou l’assurance maladie (AM).

Pour la CNAF, les indications d’interventions ont été recentrées en 1994 sur les événements relatifs aux enfants : naissance multiple, maladie ou accident d’un enfant, aide passagère à une famille nombreuse ou à une famille en période critique (décès d’un parent, séparation, etc.). En 1999, la CNAM précise à son tour les critères retenus pour les aides à domicile des familles : maladie du père, grossesse pathologique.

En ce qui concerne le Conseil général, les articles 42 et 43 du code de la famille et de l’aide sociale – partie rédigée en 1986 –, les travailleuses familiales sont mentionnées parmi d’autres professions comme faisant partie des prestations du département en matière d’aide sociale à l’enfance : « L’aide à domicile est attribuée sur sa demande, ou avec son accord, à la mère, au père ou, à défaut, à la personne qui assume la charge affective de l’enfant, lorsque la santé de celui-ci, sa sécurité, son entretien ou son éducation l’exige… », « L’aide à domicile comporte, ensemble ou séparément :

– L’intervention d’une travailleuse familiale ou d’une aide ménagère ;

– L’intervention d’un service d’action éducative… ».

Si cette profession peu répandue fait peu parler d’elle, la même discrétion existe du point de vue de la recherche. Les écrits qui ont été publiés et sont connus au-delà de la littérature grise des écoles de formation et des bureaux de tutelle, sont rares. On connaît ceux de Bernadette Bonamy, travailleuse familiale, formatrice et responsable d’association de travailleuses familiales en milieu rural soucieuse de faire connaître les compétences de ses collègues et la spécificité de ce métier (Bonamy, 1986, 1997) ainsi que ceux de Bruno Duriez, sociologue qui s’est penché sur l’histoire de la profession et des associations les employant (Duriez, 1990, 2000).

Si peu de travaux lui ont été spécifiquement consacrés, la profession est cependant fréquemment citée dans les études portant sur le travail social (Chopart, 2000), la sociologie des professions et la question du genre (Gadrey, 2003 ; Cresson, 2003).

 

Description des activités des TISF accompagnées

À partir de la description des activités de la TISF réalisée sur la base d’une observation participante de la profession, cette contribution se propose de réfléchir à la position de cette profession dans le champ de l’aide à domicile.

 

Méthodologie

Cette étude a été financée dans le cadre du Programme régional de santé (PRS) des jeunes, avec le soutien de la Région Nord – Pas-de-Calais. Elle a fait l’objet d’une collaboration de notre équipe de recherche avec l’Uriopss.

La méthode utilisée était celle d'une observation participante auprès de TISF volontaires. L'accord des familles était également sollicité en me présentant comme faisant une étude sur le métier de TISF tout en occupant une position analogue à celle d’une stagiaire-TISF en stage au cours de formation. Ensuite, la recherche a été menée en participant aux activités quotidiennes avec la TISF dans les familles, comme pourrait le faire une stagiaire.

En moyenne, deux demi-journées par semaine ont été consacrées à l’étude pendant deux années consécutives, dans deux associations de la région Nord-Pas-de-Calais (2001-2002, 2002-2003). La représentativité des familles proposées pour l’observation reposait sur le choix effectué par les associations. J’ai néanmoins veillé à ce que plusieurs situations différentes me soient proposées tant en ce qui concerne les situations familiales (couples avec enfants, familles monoparentales) que les modes de financement (familles aidées par la CAF et intervention au titre de l’ASE).

À la fin d’une période de présence (environ trois mois) des entretiens semi-directifs auprès de la TISF et auprès de la famille ont été menés séparément.

Les tâches effectuées à partir du domicile des familles

La liste des activités menées dans les familles met en évidence des registres variés. Pour les caractériser, nous reprendrons la classification proposée par Paul Durning au chapitre « Parentalité et professionnalité » de l’ouvrage Education familiale. Acteurs, processus et enjeux (PUF, 1e édition 1995, 1999) p. 234-237. Cette classification a été établie pour les situations de suppléance familiale, c’est-à-dire pour des cas où l’enfant est provisoirement retiré à ses parents et placé, par exemple en internat. Cette réalité obligeait à penser l’ensemble des tâches accomplies par des professionnels en direction des enfants, en l’absence de leurs parents. Elle permet donc de bien appréhender les actes effectuées pour les enfants. Toutefois, nous l’élargirons en prenant en considération des actions effectuées en direction de la famille, voire des parents.

Les tâches domestiques

Cet ensemble consiste à « préparer le repas, entretenir le linge, laver le sol », etc. Ces activités font partie de celles pratiquées par les TISF. Dans certaines familles où les parents ne parviennent pas à réaliser seuls ces tâches, les TISF les inscrivent dans leurs préoccupations, dans la mesure où le bien-être des enfants en dépend.

Les tâches techniques

Les TISF qui depuis peu ont acquis une dénomination englobant cette connotation « technique » accomplissent certaines de ces tâches, comme celle d’aider la mère à ranger une armoire ou un réduit. Lorsque le père est présent au foyer, elle le sollicite pour accomplir d’autres tâches de ce registre (réparer une armoire, refaire la tapisserie d’une pièce), se conformant ainsi à la répartition traditionnelle des tâches habituellement effectuées le plus souvent par des femmes ou des hommes.

Que ce soit dans les tâches domestiques ou techniques, les TISF s’adressent souvent au père ou à la mère pour leur demander d’intervenir sur tel aspect de l’organisation matérielle de la vie familiale, proposant, par exemple, un aménagement intérieur ou suggérant la rationalisation d’un rangement. Si cette proposition fait écho aux souhaits des parents, la TISF établit alors une sorte d’objectif intermédiaire aux parents et à sa propre intervention, mobilisant la famille pour plusieurs demi-journées d’intervention, le plus souvent durant deux ou trois semaines. Cet aspect matériel de l’organisation familiale, soutenu par la TISF, sera alors, également un support à une tâche éducative. En effet, après l’aboutissement de cet aménagement et les félicitations d’usage, chacun dans la famille est invité à respecter le travail accompli par le ou les parent(s), avec ou sans la collaboration de la TISF, et à participer au maintien de la nouvelleorganisation. La présence régulière de la TISF permet de constater le maintien ou l’abandon d’habitudes ayant trait, pour ce qu’il m’a été donné d’observer, au rangement du linge ou au stockage des provisions alimentaires.

Dans les familles où ces activités s’imposent comme des nécessités premières pour le maintien à domicile des enfants, les TISF s’attachent à accomplir à travers elles leur rôle de soutien et d’éducation tant à l’égard des parents que des enfants, en proposant des échéances à moyen terme, en encourageant les implications des parents, voire en y participant, en mettant en valeur leur travail aux yeux du conjoint et des enfants, en contribuant à l’entretien d’un respect des enfants vis-à-vis des parents.

Les tâches de garde

Elles supposent comme les deux catégories suivantes la présence de l’enfant. Lorsque la présence de la TISF permet aux parents d’accomplir d’autres activités nécessaires au foyer, comme, en cas de rendez-vous de la mère à l’extérieur, en cas de maladie, voire de décès, la TISF remplit cette fonction comme l’une de celles permises par sa présence.

Cependant, les négociations à ce sujet sont parfois délicates. Il est perceptible qu’en dehors d’une hospitalisation ou d’un décès, les tâches de garde ne sont pas acceptées si elles sont systématiques. À travers ce constat, le rôle éducatif de la TISF s’affirme comme supposant un enfant mais également un ou des parents. Faire avec les parents, parler en accomplissant les autres tâches est au cœur de leur activité.

À l’inverse, certaines familles bénéficient d’une poursuite d’intervention après le placement des enfants, c’est-à-dire alors que la présence des enfants au foyer n’est plus le mobile de l’intervention. Il est alors le plus souvent question de soutenir la mère après cette séparation douloureuse et de préparer l’avenir de manière ponctuelle ou durable, en ménageant des conditions favorables à l’accueil des enfants pendant des périodes courtes (week-end, vacances, etc.), et en prévoyant la réversibilité du placement.

Les tâches de nursing

Intervenant dans des familles souvent nombreuses, sollicitées parfois à l’occasion d’une grossesse, « nourrir, habiller, laver, et effectuer les soins courants » font partie du quotidien de la TISF.

Les tâches éducatives

o Nous avons déjà commencé à montrer que cette tâche est articulée avec les autres, au travers de l’exemple des tâches domestiques et techniques. Sous le vocable des tâches éducatives, nous devrions passer beaucoup de temps : apprendre aux enfants les usages de politesse (dire bonjour, au revoir, s’il-te-plait et merci) sont les points les plus souvent rencontrés. Sous cet aspect d’apprentissage nécessaire aux relations sociales, le rôle de la TISF est assez conforme aux usages. De même, l’opposition de Myriam face à Jeanne qui utilise les injures pour s’adresser à son fils semble faire partie de ce vocable de rappel des convenances réclamées par notre société. En cela, la TISF prépare à la rencontre avec les professionnels qui auront en charge d’autres pans de l’éducation ou de la santé de l’enfant (instituteur, éducateur, personnel des haltes garderie, médecin, etc.).

o Il convient également de montrer que ces femmes apportent aussi un certain nombre de connaissances opérationnelles aux parents et aux enfants. Nelly, une maman dira : « je ne savais rien sur comment équilibrer un repas, ou trier le linge pour le laver, c’est elle qui m’a tout appris ». Les enfants vont aussi bénéficier de ses connaissances lors de la surveillance des devoirs.

o En ce qui concerne les représentations, elles semblent concordantes du fait de leur origine sociale proche de celles des familles qu’elles soutiennent. Ainsi, quand la fillette est sollicitée pour apporter le linge alors que cette demande n’est jamais faite au garçon, aîné de la fratrie, personne ne s’en émeut. Quand les enfants sont félicités pour l’aide apportée à leurs parents en participant aux tâches domestiques, cela renforce l’idée d’une participation naturelle des enfants aux tâches domestiques, d’une entraide naturelle entre membre du noyau familial. Il est remarquable que toutes les TISF accompagnées lors de cette enquête ont elles-mêmes participé aux tâches domestiques lorsqu’elles vivaient au domicile de leurs parents. De même, l’idée de la responsabilité des aînés à l’égard des cadets est partagée par les parents comme par les TISF. Côté TISF, des limites sont cependant perceptibles quant aux sollicitations des enfants dans les tâches de garde ou d’entretien. D’une part, les nourrissons ne peuvent être confiés aux grands. D’autre part, les TISF regrettent l’importance des exigences des parents à l’égard des enfants lorsque celles-ci ne leur permettent pas de s’investir dans le champ scolaire.

Les tâches de coordination ou de suivi

Ces tâches occupent de nombreuses heures de travail et s’exercent dans des directions variées.

Pour les enfants, le suivi concerne principalement les sphères éducative et médicale.

Pour les parents, elles concernent aussi les relations avec les autres travailleurs sociaux, les organismes de gestion des HLM, le suivi de dossiers administratifs et juridiques en rapport avec les droits des enfants, mais également la mise en relation avec des organisations caritatives.

Les tâches de référence sociale

Chaque fois qu’elles jouent le rôle de tiers demandant une modification de la prestation, renforçant une procédure de contrôle social ou, à l’inverse, en jouant de leur place de travailleur social pour réclamer une intervention complémentaire en faveur de la famille, les TISF remplissent un rôle de référent social. Ces démarches sont souvent entreprises par le service employant la TISF auprès des services sociaux du département, sur la base de l’observation de la TISF, ou des craintes fondées sur des signes plus ténus. Relèvent de cette catégorie de tâches les suspicions de maltraitance et les signes de négligence des enfants, ou les situations de surendettement des parents.

À côté de ce renforcement du contrôle social enclenché par la TISF en accord avec son service, on peut également observer un rôle opposé qui tend à faire respecter les droits de la famille dans laquelle elle intervient auprès des autres intervenants éducatifs ou sociaux. Ainsi, une TISF intervient auprès de l’infirmière responsable du service de pédiatrie à la suite de deux rendez-vous imposés à la famille et non honorés par le médecin, alors même que l’enfant avait été convoqué par un courrier reçu par les parents.

 

 

Les activités d’animation de groupes de parents

Dans le cadre de conventions avec les collectivités territoriales, plus particulièrement les mairies, dans certaines associations, les TISF animent seule ou par deux, de manière hebdomadaire, des groupes de huit à dix-huit femmes.

Les activités relèvent pour l’essentiel de la couture et de la cuisine, mais elles font également une large place à la diététique, aux soins esthétiques et aux questions de santé. Cette activité est une forme d’innovation à laquelle ont été associées des TISF volontaires qui ont contribué à leur préparation en y investissant de leur temps personnel.

Pour les TISF, ces animations sont l’occasion d’un travail moins solitaire. Cette activité nouvelle est valorisée par la direction de l’association, elle désigne donc des leaders qui peu à peu font des émules. Elle met en valeur les compétences techniques de chacune, mais également la créativité, ce qui contribue à une forme nouvelle d’épanouissement professionnel. Le cadre de rencontre avec les femmes est dans le cas observé très agréable et très adapté, mettant un peu de baume au cœur dans des semaines de confrontations quotidiennes avec la misère.

Malgré toutes les questions soulevées par ce type d’activité, l’animation de ces groupes comporte indéniablement un espoir de valorisation des compétences des TISF vis-à-vis des autres professionnels du travail social et vis-à-vis des collectivités territoriales.

 

Le métier de TISF

L’expérience de cette observation qui a été menée durant deux ans au contact proche de cinq TISF, les témoignages, les échanges à propos de leurs expériences et de celles de leurs collègues permettent de présenter les difficultés du métier, mais également ce qui en fait les atouts spécifiques.

Les positions difficiles

Les premières années d’exercice comme jeunes femmes célibataires sont évoquées comme une période de grande vulnérabilité. N’ayant pas encore été elles-mêmes confrontées à la vie domestique et à l’éducation des enfants, les acquis de la formation leur semblent insuffisants étant donné les situations de familles très démunies qu’elles côtoient dans leur exercice professionnel. Les jeunes TISF s’inventent ou reconstituent alors parfois une vie de couple à laquelle elles font référence dans les conversations courantes (celles qui sont séparées font de même). Cette stratégie semble également une esquive face aux tentatives de séduction masculine. De l’anecdote aux situations violentes, les situations délicates dans lesquelles peut se trouver la TISF face à l’homme de la maisonnée sont un aspect de l’exercice professionnel peu fréquent (ou peu fréquemment exprimé), mais extrêmement insécurisant, et ce d’autant qu’il est plus ou moins pris en compte selon les encadrant(e)s.

Comme pour la plupart des professions, des situations personnelles mettent en difficulté la TISF, particulièrement celles qui créent une forme de précarité familiale ou économique faisant écho à la précarité des familles auprès desquelles elles interviennent. L’existence d’une maladie grave du conjoint et la survenue d’une période de chômage sont des exemples de ces conjonctions malheureuses de circonstances qui, compte tenu des niveaux de revenus peu élevés, tend à suggérer que d’aidante à aidée « la frontière » est peut-être plus ténue que ce que le statut professionnel tente d’établir, renvoyant la TISF de nouveau à un sentiment de fragilité.

La proximité est également difficile à supporter quand les hasards des situations géographiques et de l’étendue des familles créent des interférences entre le réseau de la famille aidée et celui de la professionnelle.

Enfin, lorsqu’un décès survient dans une famille accompagnéedurant plusieurs mois, la TISF qui a soutenu à domicile l’adulte ou l’enfant est touchée par la peine, se trouve mêlée à la situation de deuil et donc dans une position de vulnérabilité.

Les difficultés quotidiennes

Aux difficultés de position professionnelle par rapport aux familles, s’ajoutent les difficultés au jour le jour, celles qui agissent de manière permanente.

Ainsi, l’organisation de la profession conduit à devoir adapter continuellement son emploi du temps en tenant compte des contraintes des familles et de la vie du service (absence d’une collègue durant une période de congés annuels ou de congés maladie). Ceci amène les coordinatrices à téléphoner régulièrement dans les familles ou chez la TISF pour tenir à jour les programmes malgré la réunion hebdomadaire.

Par ailleurs, pour ce qui concerne le rythme quotidien, passant le plus souvent quatre heures dans une famille puis quatre heures dans une autre, le repas du midi est pris dans des conditions plus ou moins confortables : certaines ont la chance de pouvoir rejoindre le local de l’association pour y déjeuner, y profiter d’un four à micro-ondes et de l’échange avec quelques collègues. D’autres mangent dans la voiture pour s’y tenir un moment au calme. D’autres enfin mangent sur un coin de table dans la famille. Selon qu’elle dispose ou non d’un véhicule pour son exercice professionnel et selon la dispersion géographique de l’activité associative, cette question du repos au sein d’une journée trouve des modalités de résolutions plus ou moins propices au ressourcement.

Dans un tout autre registre, les TISF auprès desquelles j’ai découvert ce métier, ressentent quotidiennement un grand sentiment d’impuissance face à la pauvreté. Régulièrement confrontées à des situations de manque, elles y restent sensibles. Elles mettent souvent beaucoup d’énergie à mobiliser d’autres partenaires pour aider la famille à faire face à ces manques (tutelles, associations caritatives, service social du département), mais il reste que certaines fois, au moment où elles quittent la famille, elles me font part de leur inquiétude, d’un vague sentiment de culpabilité. Or, pour peu qu’elles vivent dans un milieu social ordinaire, elles ont souvent l’impression de ne pouvoir relater la détresse de certaines familles « les gens ne s’imaginent pas », « si je parle de mon métier en réunion de familles par exemple, j’ai l’impression d’être une rabat-joie, de dire des choses que les autres ne veulent pas entendre ». Émissaires professionnelles de la solidarité nationale, elles sont renvoyées au silence de la misère sociale que l’on ne peut pas exposer alors qu’elles sont non seulement touchées dans leurs affects, mais qu’elles partagent également les stigmates physiques de cette pauvreté. Comment ne pas ramener chez soi quelques poux ou puces quand ces parasites sont les commensaux d’une famille où l’on intervient deux fois par semaine durant quatre heures ? Touchées, elles le sont également par l’environnement en général, le tabagisme passif, les abords boueux, les heures de marche pour accompagner une famille à un rendez-vous régulier. Des traces physiques à la difficulté de faire connaître les réalités des familles qu’elles côtoient, on comprendra que puissent survenir des périodes d’épuisement.

Les atouts

Et pourtant, toutes témoignent d’une motivation profonde pour cette profession dont elles ont bien conscience qu’elle présente de nombreux atouts, spécifiques de ce métier :

· Une vision intégrée de la famille

· Un lien étroit entre activité domestique et rôle éducatif

· Une présence réelle et prolongée aux côtés des parents

· Une grande variété des interventions

· Des ouvertures vers d’autres modes d’exercice professionnel grâce aux animations de groupes.

Conclusion

La réforme de la profession et de sa formation cherche à promouvoir la diversité des modes d’exercice de la TISF et à étendre son champ aux domaines du handicap et de la personne âgée, à lui donner une place relativement qualifiée au sein des professions de l’aide à domicile. Dans les faits relevés à l’occasion de cette étude qui ne porte que sur une seule région, les associations visitées ont élargies effectivement leur champ d’action, non pas dans la direction proposée par les textes, mais en allant davantage vers les interventions éducatives en participant à l’animation de groupes de femmes (ce qui à l’avenir entraînera la question des spécificités de la profession par rapport à d’autres telles que les conseillères en économie sociale et familiale), tandis que la personne handicapée et la personne âgée n’ont pas encore bénéficié de leurs compétences. Les modifications de la formation et du diplôme depuis 1999 font que cette profession participe aux mutations professionnelles du champ de l’intervention sociale (Chopart, 2000). Tout en continuant à associer une formation, un diplôme, un profil de poste, un employeur, une ou plusieurs activités caractéristiques du métier, la nouvelle définition professionnelle contribue à distinguer ce métier de la diversité des offres de services moins qualifiés et plus restreints, renforçant ainsi sa position intermédiaire entre travailleur social de niveau III et profession peu qualifiée de niveau V. Cependant, même cet aspect de la réforme semble être parfois mis en cause par la confrontation quotidienne avec la profession d’aide-ménagère, si l’encadrement met en avant un modèle plus « artisanal », soulignant la proximité des tâches à accomplir, l’interchangeabilité des postes sous réserve de dispositions personnelles, gommant ainsi la spécificité de chaque profession. Pourtant, cette position particulière de la profession de TISF est soulignée par des auteurs comme étant un privilège dans l’univers des professions peu qualifiées et majoritairement exercées par des femmes. En effet, cet ensemble de professions déclinées au féminin est à la fois considéré comme la plus noble des tâches et simultanément associé à des qualités naturelles, effectuant des tâches ne réclamant pas de compétence particulière si ce n’est celles du cœur, et devant être remplies au moindre coût. « Chacun de ces métiers [petite enfance et aide à domicile] trouve son origine dans le travail domestique gratuit et dans le bénévolat social des femmes. Àpartir de cette origine sexuée, les évolutions sont divergentes. Certains métiers ne sont accessibles que par l’obtention d’un diplôme reconnu, et parviennent à une construction neutralisée de la qualification. D’autres activités, comme celle d’aide à domicile, accessibles sans diplôme, restent identifiées au travail domestique féminin, et ne parviennent pas à construire leur positionnement dans le secteur sanitaire et social » (Gadrey, 2003, p. 139). L’auteur analyse les différents points qui maintiennent l’aide-ménagère dans son statut : temps partiel et morcellement des tâches et des temps ; plusieurs employeurs, absence de pause ; coordination non prévue dans la rémunération ; isolement dans l’exercice du métier ; difficulté de progression dans la profession ; rémunération faible et incertaine.

Parmi ces points, même si le niveau de morcellement de la profession de TISF n’est pas celui d’une aide à domicile qui se déplace plusieurs fois par jour selon les besoins de la personne âgées (matin, midi, soir) parfois pour une ou deux heures, le morcellement de l’activité et la remise en cause des plannings fixés existent pour les TISF. De même, la pause n’est pas prévue comme faisant partie du temps de travail, la coordination est réduite à son minimum et l’isolement dans l’exercice professionnel reste une dimension importante du métier. Certains points sont donc communs aux deux professions, sans être aussi dramatiques pour les TISF que pour les métiers de l’aide à domicile moins qualifiés.

Une partie de l’établissement de la profession repose sur le fait que les tâches accomplies par la TISF comprennent d’une part celles que peut exercer l’aide-ménagère (tâches domestiques) et d’autre part un ensemble de tâches qui lui sont spécifiques (tâches éducatives et coordination, par exemple). La détermination d’un sous-ensemble de tâches de la TISF délégable à une autre profession (aide-ménagère) constitue un point important pour la reconnaissance de la position professionnelle plus prestigieuse de la TISF (Dubar & Tripier, 1998).

L’existence même de ces tâches spécifiquement reconnues comme faisant partie du métier crée un regard différent sur l’ensemble des tâches. Les tâches domestiques ne sont plus seulement des services rendus aux familles, mais peuvent être lues comme des moyens d’être avec les parents et les enfants, servant l’objectif d’éducation sur un territoire qui n’est revendiqué par aucune autre profession. En effet, si l’éducateur spécialisé d’AEMO se rend au domicile, il ne prétend pas participer aux tâches de nursing ou de cuisine. Ceci semble être une position professionnelle enviable, si l’on tente une comparaison du statut de la TISF à celui de l’aide-soigante dans le champ sanitaire. En effet, la profession d’aide-soignante se distingue de celle de l’agent de service hospitalier, cantonné aux tâches domestiques et techniques (apporter les repas, laver le sol, etc.) par sa participation aux soins infirmiers : « soins d’hygiène générale aux malades et aux hébergés, à l’exclusion de tout soin médical sous la responsabilité du personnel infirmier » (Arborio, 2001, p. 73).

Cette tentative de définition de la profession d’aide-soignante sous-entend la dépendance de son exercice vis-à-vis du personnel infirmier. Les actes effectués par l’aide-soignante sont tous des actes infirmiers délégués par l’infirmière à l’aide-soignante. Il n’y a pas à proprement parler de tâches spécifiques reconnues à l’aide-soignante, tâches qui ne seraient ni remplies par l’agent de service hospitalier, ni par l’infirmier. En revanche, la TISF peut faire état de tâches spécifiques non comprises dans l’activité de l’aide-ménagère, non revendiquées par les autres travailleurs sociaux et accomplies à partir du domicile, c’est-à-dire sous une forme qui lui est propre.

BERNADETTE TILLARD 

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